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Vice-Présidente de l'Institut des Amériques. Laurence Cossu-Beaumont est ancienne élève de l'ENS Fontenay Saint Cloud et agrégée d'anglais. Elle a enseigné à l'université d'Harvard (lectrice) et à l'université du Texas à Austin (professeur invitée). Elle est actuellement professeure à l’université de la Sorbonne Nouvelle, en Histoire et Culture des Etats-Unis. Son travail se situe au croisement des études africaines-américaines, de l’histoire du livre et des échanges transatlantiques. Elle est l'auteure de: Deux agents littéraires dans le siècle américain: William et Jenny Bradley, passeurs culturels transatlantiques (ENS Editions, 2023).

Université Sorbonne Nouvelle

Joe Biden. Photo libre de droits. Flickr.

Revue AMERICA – Joe Biden a lancé sa campagne depuis quelques mois déjà. Sur quoi mise-t-il pour se faire réélire ? Quel est son message ?

Laurence Cossu-Beaumont – Dès avril dernier, Joe Bien lance sa campagne de réélection au moyen d’une vidéo qui donne le ton : les premières images sont celles des émeutes du 6 janvier 2021 contre le Capitole et montrent aussi la mobilisation récente pour la protection du droit des femmes à l’avortement (on rappelle que ce droit a cessé d’être garanti au niveau fédéral par un arrêt de la Cour Suprême en 2022 et relève désormais de chaque État fédéré). Joe Biden place donc son premier mandat, comme le second qu’il brigue, sous le signe des libertés individuelles et de la protection de la démocratie américaine mais rappelle aussi, en sous texte, les programmes de soutien à l’économie qu’il a fait voter au Congrès grâce à des images sur le terrain soigneusement choisies, dans les usines par exemple, et grâce au slogan retenu : « Let’s finish the job » (Terminons le travail que nous avons commencé). Kamala Harris, avec qui il présente un « ticket présidentiel », figure en bonne place dans cette vidéo, confirmant l’idée de continuité.

L’enjeu d’une entrée en campagne dès avril 2023, soit un an et demi avant l’élection présidentielle, tient à la nécessité de lever des fonds pour tenir la distance. Entre avril et juillet 2023, on estime que Biden récolte 72 millions de dollars, contre seulement 35 millions pour Trump. Fin août 2023, la campagne de Donald Trump annonce avoir levé 7 millions de dollars en quelques jours grâce à la communication autour de la très médiatique photographie d’identification (mugshot) réalisée lors de son arrestation en Géorgie. Il faut rappeler qu’aux États-Unis, les candidats peuvent dépenser des sommes illimitées pour leur campagne, s’ils choisissent de ne pas percevoir de deniers publics.

Revue AMERICA – L’âge de Biden est-il motif d’inquiétude pour les démocrates ? Que disent les sondages d’opinion ?

Laurence Cossu-Beaumont – Les sondages parmi les démocrates montrent bien que l’enthousiasme pour Biden candidat est plus que modéré. Durant l’été 2023, le soutien à Joe Biden comme candidat 2024 a oscillé entre 30% et 50% chez les démocrates, un score faible.

Si Joe Biden est réélu, il aura 82 ans au moment de son investiture en janvier 2025, et 86 ans à la fin de son mandat. Certes Donald Trump (qui aurait alors 82 ans) n’est pas un jeune candidat, avec seulement 4 ans de moins, mais c’est l’âge de Biden qui est dans toutes les conversations. Déjà, Joe Biden montre des signes fréquents de fatigue, comme lorsqu’il déclare à la fin d’une conférence de presse à Hanoi en septembre : « Je vais me coucher » (« I don’t know about you but I’m going to bed ». Même si la communication de son équipe est rôdée pour contre-attaquer et même si, durant toute sa carrière, Biden a été connu pour sa propension à parler sans filtre et à faire des gaffes, son âge reste un motif d’inquiétude, et pas seulement chez ses détracteurs.

Cependant, les sondages d’opinion ne sont pas nécessairement un bon indicateur pour comprendre les campagnes et les élections présidentielles américaines, et pour analyser la stratégie du Parti démocrate pour 2024 face au retour de Donald Trump. Malgré le peu d’enthousiasme des démocrates, et de leurs électeurs, pour Biden-candidat, aucun des poids lourds du parti démocrate, aucun des candidats dont on estime qu’ils ont un potentiel présidentiable, comme Raphael Warnock, le sénateur de Géorgie qui a contribué à faire basculer cet État auparavant républicain, Gretchen Whitmer, gouverneure du Michigan réélue en 2022, Gary Newsom, gouverneur de Californie, ou encore Pete Buttigieg, ministre des transports, n’ont manifesté de volonté de lui contester sa place. L’effet repoussoir du retour de Trump à la Maison Blanche est puissant.

Une primaire c’est en effet l’occasion d’étaler au grand jour des divergences, c’est la nécessité de critiquer son adversaire, d’insister donc sur les limites de Biden, ses échecs, son âge, et c’est donc affaiblir celui qui, au bout des primaires, finira de toute façon probablement par représenter le parti démocrate aux élections présidentielles. Mener de véritables primaires contre un président en exercice, c’est donc forcément aliéner les chances du parti au pouvoir de gagner la présidentielle, et c’est un risque que l’état-major démocrate refuse de prendre. Il ne faut pas sous-estimer le traumatisme des événements du 6 janvier 2021 que bien des Américains ont vu comme une attaque contre leur démocratie.

Revue AMERICA – Les représentants de la gauche américaine semblent satisfaits du premier mandat de Joe Biden. Cela veut dire qu’il est un président suffisamment progressiste à leurs yeux ? Y a-t-il des désaccords ?

Laurence Cossu-Beaumont – Joe Biden s’est positionné plutôt au centre de l’échiquier politique durant toute sa carrière politique et il n’était donc pas a priori le candidat de l’aile gauche du parti démocrate, rassemblée sous la candidature de Bernie Sanders (toujours sénateur étiqueté indépendant) ou aujourd’hui incarnée par Alexandria Ocasio-Cortez (élue à la chambre des représentants). Mais Biden a porté une forme d’État-providence fort et a ranimé une tradition américaine héritée du New Deal et qui avait été abandonnée depuis Clinton. L’IRA (Inflation Reduction Act, loi votée en 2022) en est l’emblème. Ce plan d’investissement fédéral dans les infrastructures et pour la transition vers les énergies renouvelables bénéficie à l’Amérique industrielle, un vivier démocrate qui tend à se détourner du parti, et que Trump a su mobiliser.

Ces dernières années, on constate aussi une dynamique forte des syndicats aux États-Unis, avec des mouvements sociaux nombreux et médiatisés, chez Amazon, chez Starbucks, à Hollywood ou encore dans l’automobile. Le président Biden s’est positionné en soutien à ces mouvements et on peut donc parler d’une sorte de lune de miel entre Biden et la gauche américaine plus progressiste et plus radicale que celle qu’il incarne en tant que centriste, même si des désaccords persistent notamment sur la politique environnementale (le président a autorisé de nouveaux forages pétroliers en Alaska) ou sur les questions de sécurité à la frontière mexicaine.

Revue AMERICA – Chez les démocrates, le calendrier des primaires est chamboulé. Il n’y a pas eu de changement depuis des décennies. Les légendaires caucus de l’Iowa passent à la trappe. Chose inédite, certains États se rebiffent. Qui a autorité pour effectuer ces modifications ? Doit-on s’attendre au début chaotique de 2020 ?

Laurence Cossu-Beaumont – C’est le comité national du parti démocrate (Democratic National Committee) qui a entériné ces changements soutenus par Biden, changements dont on parle depuis assez longtemps, lors d’un vote en avril 2023. L’argument du poids disproportionné donné au petit État rural qu’est l’Iowa, qui ouvrait le bal des primaires et donnait le ton de toute la campagne, l’a emporté. L’Iowa organise en effet des caucus, sortes d’assemblées locales populaires, et non une primaire ouverte sous forme d’un vote ; en 2020, l’État n’est pas parvenu à communiquer des résultats clairs à l’issue de la journée de caucus. L’Iowa affiche aussi une population plutôt blanche et vieillissante, assez peu représentative de la démographie actuelle des États-Unis, c’est du moins l’argument qui a motivé le changement de calendrier.

A compter de 2024, les primaires démocrates démarrent désormais en Caroline du Sud (3 février) où la population est plus diverse, donnant une place aux électeurs noirs américains qu’ils n’avaient pas jusqu’alors, et reconnaissant leur rôle décisif pour le Parti démocrate et dans l’élection de Biden en 2020. Suivront le New Hampshire, le Nevada (6 février), puis la Géorgie (13 février) et le Michigan (27 février). Les États concernés par ces changements ont protesté et parfois introduit des recours. Les États mis en avant dans ce nouveau calendrier sont des États clés, oscillant parfois entre majorité démocrate et républicaine, où il est indispensable de mobiliser les électeurs (Géorgie, Nevada, Michigan, en particulier).

A l’heure actuelle se pose surtout le problème de la nécessité de modifier la législation dans l’État du New Hampshire et de Géorgie pour y inscrire officiellement ce changement, ce que requiert la constitution de ces États. Or ces ajustements législatifs impératifs pour entériner le nouveau calendrier dès 2024 ont peu de chance d’aboutir dans deux États contrôlés par un gouverneur républicain. Le Parti démocrate peut donc surseoir pour 2024 ou bien décider de ne pas prendre en compte ces primaires qui se seraient tenues hors calendrier lors du décompte final à la Convention nationale du parti en août 2024.

Ces changements datent d’avant la confirmation de la campagne du tandem Biden-Harris et prendront toute leur importance lors de campagnes futures. En 2024, de petits candidats se présenteront aux primaires contre Biden, aucuns poids lourds et futurs présidentiables n’ayant manifesté l’intention de défier le président en exercice. Sans réelle concurrence pour Biden, les primaires ne seront donc pas déterminantes pour sa candidature. Par exemple, il ne devrait pas y avoir de débat officiel organisé par le parti. Il est difficile de prédire le futur mais il est évident que tout ceci a peu d’importance si Joe Biden est bien le candidat naturellement désigné de son parti. En revanche, ce serait bien le chaos si tout événement l’empêchait de se présenter et que de véritables primaires, au sens où il y aurait un cette fois un enjeu entre des candidats briguant l’investiture du parti, devaient finalement avoir lieu en 2024.

Revue AMERICA – Les super-délégués sont toujours là. Pouvez-vous nous expliquer le fonctionnement de ce système ?

Laurence Cossu-Beaumont – Les super-délégués nous rappellent la complexité du système d’investiture du candidat à la présidentielle pour chaque parti (entre février et août prochain), avant même que ne se déroule l’élection présidentielle (entre novembre 2024 et janvier 2025), elle aussi rendue complexe par le système du collège électoral qui voit chaque État reporter l’ensemble de ses voix électorales au seul candidat arrivé en tête dans l’État en question.

Le mode de désignation du candidat présidentiel dans chaque parti passe par une série de primaires, organisées selon des modalités différentes dans chaque État fédéré, mais à l’issue de laquelle chacun de ces États envoie un nombre de délégués « désignés » (ou « promis », pledged delegates) à la convention nationale du parti (août 2024). Chez les démocrates, leur nombre est proportionnel à la population de l’État et le mode de report du vote est proportionnel aux résultats de la primaire dans l’État.

Chez les démocrates toujours, 15% des délégués exprimant un vote pour la désignation du candidat à la présidentielle lors de la convention nationale ne sont pas issus des primaires : ces super-délégués siègent d’office à la convention du parti et sont libres de leur vote. Ce sont les élus démocrates au Congrès, les membres de la direction du parti ou encore d’anciens présidents ou vice-présidents.

Les républicains ont également des super-délégués qui prennent part à la convention nationale d’investiture mais ils sont plutôt issus de la direction du parti de chaque État et ils reportent un vote fidèle au résultat dans leur État, à ceci près qu’à la Convention républicaine, la règle du « gagnant emporte tout » prévaut en majorité. Le candidat vainqueur de la primaire dans un État se voit attribuer l’intégralité des votes des délégués désignés.

On le voit, le système des primaires varie d’un État à l’autre, le système de report des voix issues des primaires varie également d’un parti à l’autre, et s’il est souvent critiqué, la complexité du processus rend difficile à identifier les points les plus problématiques. Toute réforme pose le problème des prérogatives de chaque État qui entend ne pas se voir imposer une uniformisation venue d’en haut.

Revue AMERICA – Pour Joe Biden, quelles sont ses chances de remporter l’investiture du Parti démocrate l’été prochain ? C’est très rare d’être mis en difficulté dans son propre parti après un premier mandat. (On pense à la rivalité qui opposait Jimmy Carter à Ted Kennedy en 1980). La partie est-elle déjà gagnée pour le président en fonction ?

Laurence Cossu-Beaumont – En vertu de ce système, certes complexe, mais bien maîtrisé, il est possible de dire, du moins en date de fin septembre 2023, que Joe Biden devrait remporter sans problème l’investiture du parti démocrate lors de la convention nationale à Chicago en août 2024.

Tout d’abord, il est très rare qu’un président en exercice ne soit pas reconduit par son parti, tout comme il est assez exceptionnel qu’un président en exercice ne gagne pas la présidentielle. Depuis la Seconde Guerre mondiale, les présidents ont presque toujours enchaîné deux mandats. Les exceptions, lorsque le président a perdu sa réélection, de manière très intéressante, sont souvent liées au fait que le président s’est vu contester l’investiture lors de primaires. Ainsi Jimmy Carter perd la présidentielle de 1980 contre Ronald Reagan, après avoir dû batailler aux primaires contre Ted Kennedy. George W. H. Bush perd également sa réélection en 1992 face à Bill Clinton, après avoir dû livrer bataille contre l’aile plus conservatrice de son parti incarnée par Pat Buchanan. L’équation est donc simple, en cas de véritables primaires, le parti qui détient l’exécutif risque la défaite. Ce calcul historique explique d’abord pourquoi, malgré les réserves sur son âge, Biden apparaît comme le candidat désigné chez les démocrates, et se trouve en position d’être investi.

Seuls deux autres candidats échouent à être élus une seconde fois. On peut exclure le président Gerald Ford de cette rétrospective ; il perd l’élection de 1976 face à Carter mais n’avait pas été élu en première instance, simplement nommé suite à la démission de Nixon en 1974 au cœur du scandale du Watergate. Il reste Lyndon B. Johnson qui, investi à la mort de Kennedy en 1963, puis élu président démocrate en 1964, renonce à se présenter en 1968, en pleine crise de la Guerre du Vietnam. Et enfin, Donald Trump, qui perd en 2020, seul président battu sans avoir essuyé des primaires en 2020, seul président à briguer un second mandat après une défaite, et aujourd’hui candidat soumis à l’épreuve d’une campagne primaire au sein de son parti.

D’autre part, la partie est même peut-être gagnée pour Biden à la présidentielle. En raison du système électoral et du report des « voix des grands électeurs » (electoral votes) État par État, en respectant le poids démographique de ceux-ci, on sait que le président élu est celui qui accumule la majorité de ces voix (et non des suffrages des citoyens). Dès aujourd’hui, on connaît les États qui voteront à majorité pour le républicain (ce sont les « red states » comme la Floride ou Ohio) ou pour le démocrate (ce sont les « blue states » comme la Californie ou l’État de New York) et l’on peut déjà additionner le nombre de voix accumulées par chacun des deux candidats pressentis dans ces États « acquis » à leur parti. L’incertitude demeure dans une poignée d’États, au nombre de quatre, voire trois seulement : l’Arizona, la Géorgie et le Wisconsin, voire le Nevada. Or, en raison du poids des États qui leur sont déjà théoriquement acquis, les démocrates n’auraient besoin de gagner qu’un seul de ces États pour atteindre le chiffre requis de 270 voix de grands électeurs et remporter la Maison blanche.

On se dirige ainsi vers une campagne présidentielle très resserrée, très locale, où les grands meetings télévisés où Donald Trump excelle n’auront guère leur place et où, au contraire, les visites de terrain ciblées pour mobiliser le vote dans des endroits clés, pourraient faire la différence. Ces modalités de campagne avantagent Biden, qui n’est pas un tribun à la hauteur de Trump, et qui devra être ménagé en raison de son âge. C’est du moins l’analyse qui prévaut à plus d’un an de l’élection. Mais il faut donc rester prudent sur ces scénarios car une campagne reste soumise aux événements inattendus.

Revue AMERICA – Il n’y aura pas de débats télévisés cette année. Les accusations de « système truqué » (rigged), d’un manque de démocratie au sein du Parti démocrate, ne risquent-elles pas de revenir sur le devant de la scène ?

Laurence Cossu-Beaumont – Cette accusation est surtout portée par des candidats anti-système comme Robert Kennedy Jr. Il est vrai que si les résultats des primaires du New Hampshire et de Géorgie ne sont pas pris en compte lors de la convention nationale des démocrates en août 2024 (car ces primaires risquent de se tenir en dehors du calendrier modifié exigé par le parti démocrate), lorsque tous les délégués viendront verser au compte de chaque candidat les voix de leur État, il y aurait théoriquement motif à voir revenir les accusations de « système truqué ».

Cependant, il ne faut pas oublier que Biden est plus que susceptible d’emporter les primaires dans tous les États (faute de réelle concurrence) et que les voix additionnées du New Hampshire (33) et de Géorgie (124) ne pèsent pas lourd face à celles, par exemple, des 16 États participants aux primaires du Super Tuesday (le 5 mars 2024). On estime que les primaires du Super Tuesday dégagent un tiers des voix qui seront reportées à la convention d’investiture ; en 2020, ce sont 4 749 délégués qui y participent.

Chez les Républicains, la situation est, elle aussi, exceptionnelle, puisque Donald Trump ne participe pas à proprement parler au jeu démocratique que représente la campagne des primaires avant le début des votes le 15 janvier dans l’Iowa (le calendrier républicain n’a pas fait l’objet de changements). L’ancien président refuse en effet de prendre part aux débats télévisés entre tous les candidats républicains en lice, dont son vice-président Mike Pence, son ambassadrice aux Nations-Unies Nikki Haley, ou encore l’homme d’affaires Vivek Ramaswamy, et dit s’abstraire de l’obligation de respecter la victoire de celui ou celle qui sera désigné par la convention républicaine à l’issue de la saison des primaires.

Revue AMERICA – Dans ces primaires démocrates, Joe Biden a tout de même de la concurrence. Robert Kennedy Jr. en particulier fait beaucoup parler de lui. Il jouit d’une popularité non-négligeable. N’est-il qu’un caillou dans sa chaussure de Joe Biden, comme le disent les médias américains ? Sa candidature pourrait-elle éventuellement s’avérer problématique pour lui ?

Laurence Cossu-Beaumont – Robert Kennedy Jr. est le neveu du président J. F Kennedy assassiné en 1963 et fils de l’homme politique Robert Kennedy, ministre de la justice sous J. F. Kennedy et candidat à la présidentielle de 1968 durant laquelle il est, lui aussi, assassiné. Il ne manque pas d’inscrire sa propre campagne dans la lignée de cette prestigieuse dynastie. Kennedy est un avocat de renom, qui s’est mis au service de causes écologistes, remportant notamment un retentissant procès contre le géant de la chimie agro-alimentaire Monsanto. A partir de 2020, durant la pandémie de COVID, il se fait connaître pour ses positions anti-vaccination et ses déclaration conspirationnistes sur l’implantation de la 5G et la collecte de données personnelles par les gouvernements durant la crise sanitaire.

Plutôt apprécié dans les sondages par certains électeurs, il jouit de la popularité de celui qui se présente comme franc, sans langue de bois. Il reste cependant un outsider (« underdog ») et sa présence dans les rangs démocrates, avec un discours plutôt habituel chez les républicains, brouille les pistes. Sa campagne repose sur de très gros donateurs, souvent sensibles aux arguments républicains également, ce qui, dans l’histoire des campagnes électorales aux États-Unis, n’est pas une stratégie durable, une combinaison avec de petits donateurs étant aussi nécessaire.

Revue AMERICA – Parmi les candidats démocrates, Marianne Williamson se distingue également. Elle reprend peu ou prou le programme politique progressiste de Bernie Sanders. La gauche n’a donc pas dit son dernier mot dans cette élection ?

Laurence Cossu-Beaumont – C’est un peu une tradition que de permettre à la gauche plus radicale de s’exprimer durant les campagnes primaires, pour qu’ensuite des positions plus centristes prennent le relais, une fois la présidentielle lancée. Mais lors des élections de 2016 et 2020, la gauche du parti démocrate a trouvé des figures très populaires, incarnées par Bernie Sanders, et gagné le soutien notamment des jeunes électeurs. Il est donc indispensable pour Biden et Harris, plutôt centristes, de préserver cet électorat qui peut faire la différence.

En 2023, Bernie Sanders s’est déjà rallié à Biden, appelant à une forme d’union de l’aile gauche du parti, en raison de l’enjeu d’un possible retour de Trump au pouvoir. Au Congrès, Alexandra Ocasio-Cortez a également exprimé un soutien au candidat Biden, même si elle reste prudente, défendant au Congrès des positions critiques sur la politique d’immigration du gouvernement ou sur l’environnement.

Quant à savoir si la gauche du parti démocrate aura son mot à dire, bien qu’étant en quelque sorte rentrée dans le rang très tôt dans le déroulé de la campagne, ce ne sera sans doute pas par le biais d’une candidate comme Marianne Williamson, mais plutôt de sujets porteurs, comme celui du salaire minimum, dont le seuil est actuellement de $7,25 de l’heure au niveau fédéral alors que de nombreux États ont un seuil légal plus élevé (de $10 jusqu’à 15,5, le plus élevé étant en Californie). Le président Biden a déjà relevé le seuil à 15 dollars pour les employés fédéraux, il est probable que le candidat Biden sera attendu sur ce point par son aile gauche.

Conscient de l’enjeu, le 28 septembre, Joe Biden a orchestré un geste historiquement inédit, celui d’un président qui s’affiche aux côtés des grévistes du principal syndicat automobile (United Auto Workers) et a donc pris parti dans un conflit social qui oppose quelques 25 000 employés de Ford et General Motors du Michigan à leur direction sur la question des salaires. Le soutien des cols bleus dans les États du Midwest est un enjeu majeur car Biden comme Trump peuvent le mobiliser. Le candidat Trump s’est également déplacé dans le Michigan mais le président semble avoir marqué là un point décisif.

Revue AMERICA – À part son âge, quels sont les sujets problématiques pour Joe Biden ? Les démêlés de son fils Hunter avec la Justice ?

Laurence Cossu-Beaumont – Les accusations de collusion que les Républicains formulent à l’encontre de Joe Biden en lien avec les propres démêlés judiciaires de son fils Hunter ont en effet donné lieu, mi-septembre 2023, à l’ouverture d’une procédure de destitution du président, annoncée par le chef des républicains à la chambre des représentants, Kevin McCarthy (la chambre basse instruit en effet ces procédures, tandis que le séant se prononce ensuite sur la destitution).

En réalité, les questionnements sur les liens entre Hunter Biden, avocat et investisseur, soupçonné de malversations dans le cadre d’affaires conduites en Ukraine et en Chine, et son père au moment de sa vice-présidence, font l’objet d’une enquête fédérale depuis 2020. Si des inculpations pèsent sur Hunter Biden (corruption, blanchiment d’argent, fraude fiscale, possession d’arme), il n’a pas été établi de motif à retenir contre le président, même si son fils capitalisait alors sur le nom et la fonction de son père.

On rappelle que c’est la possibilité que Donald Trump ait suspendu une aide militaire à l’Ukraine pour faire pression sur le président ukrainien Volodymyr Zelensky et le contraindre à lancer une enquête sur Hunter Biden au seuil de la campagne présidentielle qui l’opposera à Joe Biden en 2020, qui conduit à la première procédure de destitution à l’encontre de Donald Trump en 2019 (la seconde procédure en destitution date de 2021 porte sur sa responsabilité dans les émeutes au capitole après sa défaite aux élections de 2020). Si Hunter Biden risque bien des condamnations, l’ouverture de la procédure de destitution à l’encontre du président Biden semble répondre à une logique plus politique et partisane que judiciaire.

Il faut rappeler que Kevin McCarthy est élu aux fonctions de speaker de la chambre basse au terme de 15 tours de scrutins en janvier 2023, les républicains de la chambre des représentants qui ont acquis la majorité à l’issue des élections de mi-mandat 2022 ne parvenant pas à accorder les ailes modérées et plus conservatrices du parti. L’extrême droite en particulier contraint McCarthy à un pacte faustien qui oblige le speaker à céder à certaines demandes pour rester en fonction. Cette aile droite le rappelle à la fin de l’été 2023 à ses engagements : elle ne votera le budget fédéral au 30 septembre si une procédure de destitution n’est pas lancée. Les précédents de fermeture (shut down) de tous les services fédéraux (et suspension des salaires de tous les employés de ces services publics, arrêt de versement des aides etc.), sont encore dans les mémoires, lorsqu’en 2013 ou en 2018, les élus de l’opposition au Congrès refusent de valider les projets présentés par la Maison blanche et bloquent la validation du budget. En année électorale, il serait problématique pour le parti républicain d’apparaître comme celui qui empêche un gouvernement et un pays de fonctionner. McCarthy aurait donc ouvert une procédure qui ne le convainc pas lui-même.

La procédure en destitution a très peu de chance d’aboutir. Les éléments de l’enquête sont déjà connus et la Chambre des représentants n’aura pas de découvertes majeures à avancer pour proposer la destitution au sénat. Ce dernier est de toute façon à majorité démocrate et ne votera donc pas la destitution de celui qui va, selon toute vraisemblance, porter ses couleurs pour une nouvelle campagne présidentielle. Ces suspicions déjà invalidées par les enquêteurs d’une implication de Joe Biden dans les affaires de son fils pèsent d’ailleurs bien peu face aux quatre chefs d’accusation auxquels Donald Trump doit aujourd’hui faire face (quatre affaires pénales en responsabilité dans l’assaut sur le Capitole, recel de documents classifiés au niveau fédéral, tentative d’inverser les résultats de l’élection en Géorgie et paiements secrets de campagne dans l’État de New York ; fraude fiscale et dissimulation financière au civil) et dont le calendrier des audiences et procès va perturber la campagne des primaires début 2024.

Revue AMERICA – Quid si Joe Biden rencontre de graves problèmes de santé durant la campagne ? Ce serait alors à Kamala Harris de prendre la tête du ticket Biden-Harris ?

Laurence Cossu-Beaumont – En lien avec l’âge de Joe Biden, c’est bien évident sa santé qui pose question. La situation inquiète au regard d’autres figures publiques âgées qui ont récemment connu des épisodes de « blancs » face aux médias : Mitch McConnell, le leader l’opposition républicaine au Sénat (81 ans) ou encore Dianne Feinstein, sénatrice démocrate (90 ans). Ces épisodes largement médiatisés et commentés prennent d’autant plus d’ampleur qu’on les mobilise pour débattre de ce qui pourrait arriver avec un président Biden fragilisé durant la campagne ou durant un éventuel second mandat.

Même si le système aux États-Unis n’est pas celui d’un régime présidentiel et que le fonctionnement de l’exécutif en ticket, qui associe président et vice-présidente, présente des garanties à la continuité du pouvoir, il reste que le scénario d’une incapacité soudaine de Biden est évoqué. D’autres présidents avant lui ont été frappés par la maladie : Franklin Delano Roosevelt perd l’usage des jambes avant son dernier mandat, des suites de la polio, mais jamais ne fut photographié dans son fauteuil roulant ; Dwight Eisenhower est victime d’un infarctus pendant son premier mandat mais se présente à un second mandat ; John Fitzgerald Kennedy souffre d’atroces douleurs lombaires et dorsales. Plus récemment, ce sont des soupçons sur la santé mentale de Donald Trump que fait peser sur lui son ancien conseiller Steve Bannon dans un livre accusateur de 2020.

Biden est secondé par l’actuelle vice-présidente Kamala Harris qui se présente à nouveau à ses côtés pour 2024 et qui est constitutionnellement désignée pour prendre sa place en cas d’incapacité. Harris n’est pas très populaire, dépassant rarement 40% de taux d’approbation dans les sondages. Ce n’est pas inhabituel dans la fonction de vice-présidente, celle-ci restant dans l’ombre du président. D’autre part, lui ont été confié des dossiers d’envergure mais aussi les plus polarisants, comme celui du droit à l’avortement ou de l’immigration, ce qui protège le président des polémiques. De ce point de vue, ils peuvent faire valoir que leur tandem fonctionne, même si l’éventualité d’une disparition tragique ou du retrait du président démocrate élu en 2024 pour laisser place à la première femme présidente des États-Unis, qui n’est jamais l’objet de discussions officielles, est dans toutes les têtes.

Revue AMERICA – Merci beaucoup pour votre expertise. On rappelle la parution de votre dernier ouvrage « Deux agents littéraires dans le siècle américain : William et Jenny Bradley, passeurs culturels transatlantiques » chez ENS Editions (mai 2023).

Sur l’Institut des Amériques : l’Institut des Amériques (IdA) fédère en France les études en sciences humaines et sociales (SHS) sur les sociétés des Amériques. Il promeut un échange intellectuel au niveau national, européen et mondial sur les grandes problématiques de recherche touchant les Amériques. Plus d’une vingtaine de disciplines sont concernées.